Steve Jobs in Exile, ou l’histoire d’un Titanic qui n’a finalement pas coulé

Steve Jobs in Exile, ou l’histoire d’un Titanic qui n’a finalement pas coulé

Vous connaissez la blague : il comprend vite mais il faut lui expliquer longtemps. C’est une phrase que j’avais constamment à l’esprit pendant la lecture de Steve Jobs in Exile | The Untold Story of NeXT, and the Remaking of an Technology Visionary, par le journaliste et auteur Geoffrey Cain (voir sa page Wikipedia). Il y raconte avec force détails la période encadrée par le départ dramatique de Steve Jobs d’Apple en 1985 jusqu’à son retour triomphal en 1997. Pendant ces 12 ans, Jobs a créé NeXT, racheté Pixar et a failli entraîner ces deux entreprises vers la faillite tellement de fois qu’on a arrêté de compter. Ce livre, malheureusement uniquement disponible en anglais, est un parfait complémentent à la chronique ultra documentée des 50 premières années d’Apple, écrite par David Pogue (Apple: The First 50 Years, en anglais aussi). Notamment parce que David Pogue ayant choisi de raconter l’histoire d’Apple, le système d’exploitation NeXTSTEP qui servira de base pour Mac OS X n’est quasiment mentionné qu’au moment, justement, du retour de Steve Jobs chez Apple.

Steve Jobs behind a NeXT Station, photo by Eric Risberg Associated Press

Un retour qui aurait donc très bien pu ne jamais arriver tellement Steve Jobs semble avoir tout fait ou presque pour conduire NeXT droit dans le mur ! Et je vous assure que ce n’est pas une exagération. Cela en rend même la lecture difficile : pas à cause du style d’écriture qui, au contraire, est enlevé, haletant même. Mais parce que j’ai eu plusieurs fois envie d’attraper virtuellement Steve par le col pour lui dire « mais quand est-ce que tu vas arrêter tes c… » (oui, dans ces moments-là, je suis très familier avec le génie…).

Jugez plutôt. Très rapidement après la création de NeXT, le milliardaire Ross Perot investit 20 millions de dollars dans la société et, surtout, apporte un son carnet d’adresses rempli de contacts gouvernementaux et notamment auprès de la NSA qui avait besoin des ordinateurs ultra-puissants (pour l’époque) de NeXT pour traiter rapidement des images et des enregistrements audio. Jobs et Perot travaillent pendant des mois ensemble en secret sur le projet. Tout semble se passer pour le mieux jusqu’à ce qu’au dernier moment, Jobs décide que finalement il ne veut pas aider à mettre en place un système de surveillance.

Extrait

[Les quelques extraits du livre dont je me sers pour illustrer mon propos ont été traduits par votre serviteur, avec l’aide de Gemini. Il ne s’agit pas d’une traduction officielle. J’espère que l’auteur Geoffrey Cain ne m’en tiendra pas rigueur, ni vous non plus si vous y trouvez des erreurs]

Après des mois de négociations, l'accord qui aurait pu débloquer des centaines de millions de dollars de contrats gouvernementaux était enfin sur le point d'être conclu. Pat Horner, le PDG de Perot Systems, qui était venu à bord de l'avion privé de Ross Perot, était assis dans la salle de conférence de NeXT, le contrat étalé sur la table.

Dan'l [il s’agit de Dan'l Lewin, un des co-fondateurs de NeXT] alla chercher Steve dans l'autre bâtiment. «Pat est là», lui dit-il. « Nous allons signer l'accord. Tu viens ?»

Steve leva les yeux de ce sur quoi il travaillait. «Non, je ne veux pas signer cet accord.»

Dan'l le regarda fixement. «Tu te rends compte de ce que tu fais?»

«Ouais», répondit Steve.

«Tu es en train de tout faire capoter. Tu vas faire exploser la relation avec Ross. Tu sais que c'est ce qui va se passer.»

Steve avait pris sa décision. «Je ne veux pas faire de business avec le gouvernement.»

Steve Jobs fait un doigt d'honneur devant le logo d'IBM en 1983

De la même manière, Steve Jobs renonce au dernier moment à un investissement de près de 100 millions de dollars. Fin 1987, début 1988, la situation financière de NeXT est très précaire, comme elle l’a finalement toujours été. Il faut trouver un partenaire. Ce sera… IBM. Pas facile à accepter pour Jobs qui fondamentalement avait la culture d’entreprise d'IBM en horreur Après une séance de négociation particulièrement difficile, il s'était exclamé devant son équipe : « C'est IBM, et je déteste ce putain d'IBM ». Il faut se souvenir que déjà du temps d’Apple, Jobs ne s’en était pas caché. Pour Jobs, IBM était synonyme d’ennui et de bureaucratie, des «conservateurs» plutôt que de «bâtisseurs». Et il avait chevillé au corps ce besoin de protéger l'indépendance de NeXT à tout prix. Mais nécessité faisant loi, les négociations sont tout de même lancées pour qu’IBM adapte et installe NeXTSTEP sur ces machines pour les vendre à ses clients (via un distributeur nommé Businessman).

Comme le raconte Geoffrey Cain:

IBM allait obtenir la licence de NeXTSTEP et l'installer sur des ordinateurs à travers le monde. Businessland s'occuperait de la distribution des propres machines de NeXT. Et les relations de Ross [Perot] allaient apporter d'énormes contrats gouvernementaux. Comme les dirigeants de NeXT le feront remarquer plus tard, cette combinaison aurait dû être le fondement d'une histoire alternative dans laquelle NeXTSTEP, et non Windows, serait devenu le plus grand système d'exploitation du monde. Le timing était parfait. Windows était encore primitif et les concurrents comme Sun étaient modestes et en pleine croissance. Tout ce que Steve avait à faire, c'était de ne pas tout faire foirer.

Oui, mais voilà…

Sur le chemin vers Dallas pour une présentation au sujet du partenariat avec IBM, le commercial de NeXT, Mark Hayes, trouva Steve à la librairie de l'aéroport international de San Francisco, le visage plongé dans un livre, espérant que personne ne le reconnaîtrait. Huit cents ingénieurs de terrain d'IBM attendaient au Texas.

La veille au soir, l'équipe de Mark l'avait appelé chez lui pour lui annoncer une mauvaise nouvelle: la salle était immense, avec des écrans de projection des deux côtés. Il leur fallait deux jeux de diapositives, mais il n'en existait qu'un seul — dans le sac à dos de Steve.

[…]

«Donc Mark, ce que tu es en train de me dire, c'est que je n'ai pas les outils nécessaires pour faire mon travail aujourd'hui», dit Steve.

«Steve, s'il te plaît, il n'y a qu'un seul jeu de diapositives. J'ai essayé d'en chercher un deuxième, et tu as le seul qui existe, alors il faut qu'on improvise.»

«Mark, tu sais, je suis vraiment très occupé aujourd'hui. En fait, je ne vais pas y aller.»

Steve fit demi-tour, sortit de la librairie, prit l'escalator, monta dans sa Porsche et retourna au bureau.

Après le vol, une limousine arriva à l'aéroport international de Dallas-Fort Worth avec son plateau de fruits et sa bouteille d'Evian — mais sans Steve pour en profiter. Mark dut faire face seul aux huit cents ingénieurs d'IBM. «C'est toi qui dois jouer le rôle de Steve», lui dit son équipe. Sans diapos, sans notes ni préparation, Mark improvisa tant bien que mal. Les dirigeants d'IBM perçurent cette absence comme un manque d'engagement envers leur partenariat. L'accord était bel et bien mort.

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Les exemples de l’entêtement et de la rigidité de Steve Jobs sont si nombreux qu’on a vraiment l’impression de voir un Titanic (rôle joué par NeXT ici) foncer à toute vapeur vers son iceberg, puis un autre, puis encore un autre… On pourrait citer la volonté d’utiliser le magnesium pour le boîtier du premier NeXT Cube, un matériau si difficile à manier que ce choix entraînera des retards immenses. D’autant plus que Jobs ne supportait aucun défaut visuel. Citons encore son comportement à l’emporte-pièce, traitant avec mépris et violence la quasi totalité des membres de ses équipes. Ou encore son incapacité à accepter le moindre compromis, l’obligeant à plusieurs reprises à renflouer les caisses de NeXT avec ses propres deniers. Heureusement, il en avait beaucoup…

Mais ce que raconte avec brio Geoffrey Cain c’est à quel point toutes les épreuves traversées pendant la période NeXT, pour beaucoup auto-infligées, ont été autant de leçons pour Steve Jobs. C’est là que l’on retrouve cette idée, qui traverse le livre, du parcours de transformation du héros (the Hero’s Journey). Après toutes ses années, Steve Jobs est revenu chez Apple en ayant appris à faire confiance à ses équipes, à faire des compromis et même à composer avec ses anciens ennemis, au moins le temps nécessaire: vous vous souvenez de l’invité surprise de la MacWorld Expo de 1997? Bill Gates, patron fondateur de Microsoft et ennemi juré. Mais Apple avait besoin des 150 millions de dollars investis par Microsoft. Pas loin de l'investissement refusé de la part d’IBM…

Si vous êtes un tant soit peu fan de la tech et de son histoire, ne ratez pas Steve Jobs in Exile. C’est l’un des meilleurs livres que j’ai lu dans ce domaine. Dommage qu’il ne soit pas (pas encore ? On peut rêver…) traduit en français.


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Publié par

Fabrice Neuman

Fabrice Neuman

Fabrice Neuman est consultant en technologies (Pro-fusion Conseils), spécialisé dans l’accompagnement des petites entreprises pour tirer le meilleur parti des outils numériques. Curieux et passionné par l’impact de l’innovation sur nos vies, il aime rendre la technologie accessible, concrète et utile au quotidien. Co-animateur du Human Pulse Podcast aux côtés d’Anne Trager, il explore les liens entre intelligence artificielle, potentiel humain et société, toujours avec le souci d’allier expertise et regard critique. Il contribue aussi régulièrement au site Comment Ça Marche.